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Les Cruautés de Dieu - Postface à God with Revolver, de Rene Ricard
par Patrick Fox

ANDY EST MORT AUJOURD’HUI ET A EMPORTÉ
TOUTE LA GLOIRE AVEC ELLE
22 février 1987 Rene Ricard

Rene Ricard était une grande actrice. Comme Nicole Kidman, les yeux de Rene s’injectaient de sang avant même que les larmes coulent – les capillaires sollicités pour accentuer ses émotions. Bien que Rene ne « performait » que rarement, lorsqu’elle le faisait, ses meilleures « performances » dissimulaient une histoire marquée des cicatrices de la violence verbale, des lacérations de la sape émotionnelle, et des sombres bleus sous-cutanés des abus sexuels dans l’enfance – que Rene, comme beaucoup, évacuait sous forme de colère ou, dans son cas, de méchanceté mordante. On avait facilement accès à sa douleur car elle était juste sous la surface, masquée par son esprit vif, son charisme flamboyant et son comportement hors du commun. La douleur de Rene pouvait être utilisée efficacement ; ce qu’il révélait de lui-même ne reposait pas sur des sentiments bon marché, il ne s’agissait pas d’une émotivité superficielle, ni d’une « technique d’acteur ». Pourtant, ces performances – sans doute le mauvais mot, mais pas entièrement – étaient d’ampleur modeste, réservées à ses amis les plus proches et à ceux qu’il considérait comme ses confidents. Lorsqu’on était appelé à assister à la manifestation physique de la douleur intérieure de Rene, les larmes étaient attendues, mais elles semblaient souvent rater leur entrée. Elles arrivaient trop tard, le moment était passé. On le regardait installer son chagrin dans ses yeux rougis, une émotion fixe.

J’ai souvent vu Rene pleurer. Une fois, sur son lit de mort, à l’hôpital Bellevue. La première fois : le soir de notre rencontre, assis par terre près d’une enceinte au bord de la piste de danse ; il me racontait comment il avait été abandonné par son grand amour le jour de Noël. Ses yeux distants, bleu acier, révélaient l’anéantissement causé par cette rupture sismique. En expliquant à quel point il était incompris, les fissures rouges commencèrent à se former dans ses yeux. « Il a dit à tout le monde que j’étais un monstre, mais je ne suis pas le monstre, en fait je suis toujours un petit garçon, je veux dire, je suis le même que quand j’étais un petit garçon : je suis seulement un poète. » Entrée des larmes… !

Au cours des années qui ont suivi, Rene et moi avons surtout partagé deux choses. D’abord, un amour de l’art – redécouvrant encore aujourd’hui certains de ses enseignements, je ne peux rendre compte de l’importance de ce qu’il était en mesure de transmettre sur l’art, l’histoire de l’art, la peinture et plus encore. Je l’ai regardé voir, et j’ai pu constater à quel point il voyait différemment de tous ceux que j’ai connu ; ce regard déformé et visionnaire était la colonne vertébrale de son « érudition inventée ». Rene me disait que je l’aidais à découvrir de nouveaux artistes et il me présentait en disant : « Sa galerie est l’épicentre de l’avant-garde new-yorkaise ».

Nous étions vivifiés l’un par l’autre et inspirés par le travail d’une génération d’artistes new-yorkais, pour la plupart plus jeunes que nous. Je suis fier d’avoir eu l’occasion d’attirer l’attention de Rene sur certaines de leurs oeuvres.

L’autre chose qui nous rapprochait, c’étaient les pathétiques dommages psychologiques post-rupture (labiles, nous riions jusqu’aux larmes), débris émotionnels gisant à la suite de vengeances amoureuses, polluant nos esprits dans le sillage de l’amour : ils sont restés, jusqu’à la fin, notre lien le plus fondamental, le ciment de notre amitié.

Quelques années plus tard, Rene m’offrit une démonstration de ce drame lacrymal à retardement lors d’un épisode particulièrement riche en émotions dans le train de nuit entre Naples et Rome.

Rene et moi avions laissé Cookie Mueller, son futur mari l’artiste Vittorio Scarpati, et un petit groupe de New-Yorkais à Positano, à la mi-août 85, pour aller visiter Rome. Nous avions prévu de voir Francesco et Alba Clemente, et Rene voulait me présenter à Luigi Ontani. Nous voulions aussi passer du temps au Vatican, voir autant de retables du Caravage que possible et enquêter comme nous le pourrions sur la vie de l’artiste à Rome. Arrivés peu avant la tombée de la nuit à Naples, un taxi à la sortie de la gare nous a conduits à l’hôtel Vesuvius, où Rene a convaincu la réception de nous laisser passer la nuit. Naturellement, nous sommes sortis et sommes restés dehors aussi tard que possible. L’appel de l’hôtel pour libérer la chambre nous a réveillés juste à temps. Nous avons laissé nos sacs chez le concierge et nous sommes baladés comme des vampires dans la lumière trop vive et surchauffée du mois d’août, empressés comme des rats des villes courant d’une ombre à l’autre, jusqu’à l’intérieur frais du musée de Capodimonte. Un tour en taxi et une course rapide à travers le musée archéologique. En récupérant nos sacs à peu près à l’heure où nous étions arrivés la veille, nous avons admis qu’il était temps de nous rendre à Rome, où j’avais des réservations au Locarno.

Notre taxi nous a déposés le plus loin possible de la gare de Naples, tout en prétendant nous avoir conduits à la gare. « Respire, Patine, c’est l’Italie, rien n’est à l’heure. » Nous avons couru, transpirant tous les deux à grosses gouttes. Nous sommes montés juste à temps dans le train (qui était à l’heure). « Patine » était le surnom que Rene me donnait. Il était le seul à l’utiliser.

Le train pour Rome était bondé : des Italiens, la plupart avec des enfants, quelques veuves voyageant seules, et deux passagers, l’un à chaque extrémité du wagon, manifestement accompagnés de poules (heureusement, ces deux-là sont descendus peu après). Moins d’une demi-heure après le départ, les lumières intérieures ont vacillé et se sont lentement éveillées de leur sieste de mi-journée, s’intensifiant, se fixant quelque part entre l’ambre et le rouge orangé le plus troublant. Rene inventait souvent des chansons sur ce qui l’entourait ; il a joyeusement repris l’air d’une chanson de Shirley Temple, ce qui nous a divertis, moi et quelques autres personnes près de nous.

Puis, sous cette lumière artificielle, portant la voix pour se faire entendre, Rene, de but en blanc, m’a parlé d’un livre de poésie sur lequel il travaillait. Il voulait en parler avec moi depuis mon arrivée à Positano. Il pensait que je pouvais peut-être le publier avec ma galerie. Qui n’aurait pas pas intrigué à cette idée ? Mon père était mort un peu plus de sept mois plus tôt, et Rene savait qu’il avait été, d’une certaine manière, éditeur.

Rene a commencé à me décrire son idée avec un enthousiasme débordant, et son exubérance était aussi contagieuse que le rire psychoanaleptique de Judy Garland. Cela semblait assez simple : il voulait que le recueil soit imprimé exactement comme une bande dessinée : même papier journal, même taille, même finition semi-brillante pour la couverture. Aucun mot sur la couverture, « même pas mon nom, juste une image ». Simple et, à l’époque, assez radical. Il me le décrivait comme si j’étais un producteur de la MGM et qu’il était Busby Berkeley présentant une idée de film. Les pouces joints, les index pointés vers le ciel : « IMAGE DE COUVERTURE : LE REVOLVER À CANON COURT DE WARHOL. Beau. Simple. Iconique. Argenté sur noir. Pas vrai ? ARGENT/NOIR. PAGE DE TITRE : imagine les titres d’un film noir. Les lettres majuscules en 3D avec de longues ombres. Mon nom, RENE RICARD, au-dessus du titre, mais en petit, hein ? Maintenant, tu es prêt pour le titre ? Prêt ? GOD WITH REVOLVER ». Il a répété, plus fort : « GOD WITH REVOLVER ! TU ES LA TOUTE PREMIÈRE PERSONNE À QUI JE LE DIS ! EST-CE QUE TU AIMES LE TITRE ? TU L’AIMES, HEIN ? » « OUI ! JE L’ADORE, C’EST GÉNIAL ! J’aime VRAIMENT le titre Rene ! » Busby est toujours en train de faire un pitch à Louis B. Mayer. « OK, tourne la page, LIVRE UN. Comme un roman de Raymond Chandler. Après avoir lu la première partie, tu le retournes, le dos du livre toujours à gauche, hein ? OK, et sur la quatrième de couverture, à l’envers… BOUM ! LE REVOLVER À CANON COURT DE WARHOL, ENCORE ! MAIS CETTE FOIS L’ARGENT ET LE NOIR SONT INVERSÉS ! PISTOLET NOIR SUR ARGENT ! » Sa voix se brisait en notes stridentes, rivalisant avec les enfants. « Ouvre, et encore une fois, RENE RICARD au dessus du titre, GOD WITH REVOLVER, tu tournes la page, livre deux… ça te plaît, pas vrai ? » Presque étourdi : « Nous pourrions utiliser la même encre argentée que celle de ta carte de visite ! » Je n’en revenais pas qu’il ait pu envisager ma participation. « Ce sont des poèmes d’amour. Les poèmes de Louie. Les aiguillons de l’amour. Tu ne trouves pas que c’est une bonne idée ? Parce que je ne vois vraiment pas qui d’autre publierait des poèmes d’amour écrits par Rene Ricard. » J’ai tenté de répondre mais il a été trop rapide, il n’a pas pris le temps de respirer. Il pensait avoir remarqué que je ne n’étais pas attentif à chacun de ses mots.

Voici à présent l’autre visage de Rene Ricard, une victime blessée crachant son venin. Soudain, il s’est emporté contre moi à cause de cet affront injustifié. « SI MÊME TOI ne veux pas le publier, pourquoi quelqu’un voudrait-il JAMAIS publier un livre de poèmes d’amour de Rene Ricard ? » Il voyait rouge ; s’il clignait des yeux, son visage fondrait en une cascade de larmes, comme un tableau de Pat Steir. Lorsqu’il releva la tête, il était affreux, impassible. « Je ne peux pas croire que tu ne l’aimes pas. Je ne ferai jamais publier un autre livre de poésie. Personne ne publiera jamais GOD WITH REVOLVER. » Fin de la scène... et larmes.

À mon avis, GOD WITH REVOLVER est le volume d’oeuvres poétiques le plus honnête de Rene Ricard. Si j’avais réalisé à l’époque le livre magistral qui était en train de torturer sa psyché, j’aurais peut-être oublié Rome, serais rentré précipitamment à New York et aurais commencé à réunir sur le champ tout ce qui était nécessaire pour publier le livre, avec la couverture aux revolvers tête bêche. Ce n’est pas ce qui arrivé. Ce n’était pas à moi de publier GOD. Le revolver d’Andy Warhol n’était pas destiné à figurer sur la couverture. En relisant récemment le recueil, je constate la maturité de Rene, atteignant sa vitesse de croisière en tant que jeune poète. OK, je n’aurais manqué pour rien au monde Rome avec Rene.

L’écriture de ces poèmes croise sur une année celle du « Livre Tiffany » publié par Dia. Rene avait la trentaine quand il a écrit la plupart de ces textes. Qu’y a-t-il de plus déchirant, de plus émotionnellement dévastateur que la folie enragée, cinématographique, dont beaucoup font l’expérience après le traumatisme d’avoir été abandonnés par leur plus grand amour ? L’amour avait mis un coup à Rene, mais il n’était pas hors d’état de nuire – Blanche-Neige est parée, et les oiseaux bleus de Disney volettent autour de sa tête comme une « couronne de preuves. » Ces poèmes de douleur, les expériences dont ils sont issus, ont fait de Rene qui il était et l’écrivain qu’il allait devenir.

Rene adorait jeter un coup d’oeil sous la sculpture de Jedd Garet qu’il possédait. Il soulevait l’ourlet du nuage, fait d’un lamé rose aérien. Au sommet trônait une lourde boule de bowling bleue et blanche ressemblant étrangement à la planète Terre. On raconte qu’elle a été perdue dans l’incendie de l’appartement de Rene vers 1990, lorsqu’il vivait encore en face de celui d’Allen Ginsberg sur East 12th Street. Il aimait la brute silencieuse, l’armature torturée, ressemblant à un Atlas mutilé sans forme humaine et qui, sans faire d’histoires, portait le poids du monde. « Tu vois Patine, l’amour est une action. Il donne à Mister Miss Lamé rose l’impression que c’est drôlement facile. » C’est l’acier sous la mousseline de soie – comme dans l’expression « grey chiffon day » (jour de mousseline grise) inventée par Rene lorsqu’il était enfant en Nouvelle-Angleterre, pour caractériser les jours où la lumière du ciel est légèrement obscurcie par la brume.

Lors du service commémoratif organisé en son honneur, j’ai dit que Rene s’améliorait avec l’âge. Il serait heureux de savoir que son écriture aussi. Mon lien avec ces poèmes ne se réduit pas à un voyage en train embué de larmes, de Naples à Rome. Des années plus tard, lorsque Rene m’a donné un nouvel exemplaire de God with Revolver pour remplacer mon exemplaire volé, il a écrit deux dédicaces :

Rene Ricard
Vraiment, je ne peux pas me permettre de te laisser avoir ça Patrick.
16 juillet
2004
presque mon
anniversaire.

Traduction : Je ne peux pas croire que tu ne puisses pas te permettre d’avoir ça, mais tu ne peux pas te permettre de ne pas l’avoir.
Puis, au dos d’une carte écrite par Paige Powell, avec les instructions « 20$ donc charge ce truc et appelle-moi » (faisant référence au téléphone qu’il utilisait à l’époque), il a écrit :

Cher, je veux dire
pauvre Patrick chéri, tu n’as pas ce
pauvre livre et
tu le mérites
plus que quiconque
– et tu ne te
te souviens pas – mais c’est
mémorable quand même
Rene

Rene était à la fois le plus gentil et le plus cruel des amis ; comme l’a dit Nan Goldin, « Nous avons tous souffert à un moment ou à un autre de ses piques. Sa langue était une arme non autorisée. Même ceux d’entre nous qu’il aimait pouvaient avoir peur de lui. Mais je l’ai toujours aimé. »

Rene savait qu’il se devait d’être brutalement clair sur les aspects les plus sinistres et les plus sombres de l’amour. Pourtant, il ne manquait pas de se réjouir de la promesse qu’il ressentait dans les subtiles palpitations du flirt, le coeur battant à la moindre provocation de l’amour, bien qu’averti des ombres qui ne manquent pas de l’accompagner. Le cadeau intentionnellement cruel de l’amour.

Il me manque chaque jour.

Heureusement, Raymond Foye attendait patiemment que Rene soit prêt à partager ces poèmes. Francesco Clemente et lui avaient fondé Hanuman Books, et le moment était venu pour eux de publier God with Revolver, qui est sorti environ un an et demi après la mort d’Andy Warhol. Sur la couverture, Rene porte une casquette usée de la guerre de Sécession achetée dans l’East Village. Elle figure sur de nombreuses photos, et c’est ainsi que Michael Wincott l’incarne dans le film Basquiat de Julian Schnabel. J’ai de nombreuses photos de Rene portant cette casquette, y compris des polaroïds pris à Positano cet été-là.

« Regarde, Patine. » Je revois son frêle poignet élegamment relié à ses doigts – la seule partie de sa main que j’arrivais à reconnaître –, faible, mais tenant fermement un carnet de croquis pour me montrer le dessin qu’il avait fait de l’infirmière de nuit, lorsque je suis revenu lui apporter ce qu'il m'avait demandé. Dans la pénombre de sa chambre d’hôpital, j’ai pu voir distinctement la courbe familière de son trait et la manière singulière dont il avait fait son esquisse, avec ces inimitables hachures que sa mère, Pauline, lui avait appris à faire quand il était un jeune garçon. Je lui ai tendu une barre chocolatée Pay Day et je lui ai souhaité bonne nuit.

31 janvier 2014, 20 h 45.
Rene Ricard est mort environ trois heures plus tard.
Prononcé mort à 0 h 05 le 1er février 2014.

Patrick Fox
NY, 2022

Ce texte a été publié en introduction du livre God with Revolver, édité aux Éditions Lutanie en juin 2022.
Traduit de l'anglais (américain) par Manon Lutanie.
Image : Rene Ricard et Alain Jacquet au mariage de Cookie Mueller et de Vittorio Scarpatti, 1987 © Nan Goldin, 2022.