FR | EN

 

Introduction à God with Revolver, de Rene Ricard
Raymond Foye

Un jour, Rene m’a raconté sa visite de l’exposition Andy Warhol à l’Institut d’art contemporain de Boston en 1966 : « Je me suis assis devant un grand tableau de fleurs et j’ai planifié toute ma vie. » Il avait dix-neuf ans.

Je me suis toujours senti proche de Rene parce que nous avons tous les deux grandi dans la région de Boston. C’était à l’époque une ville plutôt provinciale, avec une contre-culture limitée mais riche. Ses deux douzaines d’universités fournissaient un apport constant de sang neuf, ce que Rene ne manquait pas d'apprécier, squattant les dortoirs de Harvard avec ses petits amis occasionnels. Boston et Cambridge sont distants de 5 km et séparés par la rivière Charles, que l’on pouvait traverser en train avec la MBTA, ou à pied quand on était fauché. C’étaient des endroits très différents, ce qui avait des avantages : si on se lassait d’une scène, on pouvait passer à l’autre. Le jeune Rene, âgé de quinze ans, s’y lia avec son premier mentor, Prescott Townsend (1894-1973), fondateur du mouvement moderne des droits des homosexuels de Boston. Il y rencontra rapidement John Wieners, Steve Jonas et Ed Hood (avec qui il apparaît dans le film Chelsea Girls [1966] de Warhol). Gloucester et Provincetown étaient les avant-postes. C’était un monde en soi.

Après avoir vu l’exposition Warhol à l’ICA et s’être fait quelques relations dans l’entourage d’Andy, Rene s’installa à New York et commença son apprentissage à la Factory et au Max’s Kansas City, où il posa les bases sociales et esthétiques de ses premiers poèmes. Son milieu a toujours été celui de l’art. Il n’aimait pas les poètes ni le monde de la poésie – pas assez glamour, pas assez d’argent. Ses poèmes de la fin des années 1960 et du début des années 1970 sont rassemblés dans son premier livre, 1979-1980, publié par la Dia Art Foundation et édité par Gerard Malanga. D’autres volumes étaient prévus dans ce qui s’annonçait comme une série de recueils de poésie édités par Dia, notamment ceux de John Wieners et d’Angus MacLise, mais les exigences de Rene étaient si coûteuses et pénibles que les volumes suivants furent abandonnés, et le sien demeure le seul livre de la série.

Les années 1980 furent une période faste pour Rene. La peinture, son grand amour, revenait en force, et il pouvait revendiquer sa position légitime de critique-flâneur. La fusion de l’art et du capital annoncée par Warhol avait commencé. C’était une période lucrative, et Rene n’hésitait pas à réclamer sa part du butin. Le champagne coulait à flot dans les restaurants chic de New York, où il dînait chaque soir, armé de son esprit acéré et de son charisme (ses modèles étaient James Whistler et Oscar Wilde). Derrière cette assurance, il pouvait aussi être négligent, indiscipliné et manquer d’estime de soi. Pour toute nature excessive, cette période était destinée à mal se terminer.

À la fin des années 1980, il était dans un état épouvantable. Après avoir mis le feu à son appartement, il dormait dans le métro, sale, mal nourri, avec des problèmes de peau. Il délirait parfois, s’adressant à des gens qui n’étaient pas là. Il fumait du crack et avait des relations sexuelles non protégées avec des travailleurs du sexe de Times Square. Qu’il ait survécu à cette période est un miracle. C’est à cette époque que nous avons assemblé ce livre. Je n’en ai jamais été entièrement satisfait, mais je sentais qu’il fallait que quelque chose soit fait, car j’avais peur que ce soit son dernier. À cette époque, Rene passait chez des amis, s’effondrait quelques heures, empruntait de l’argent et repartait. Mais il laissait souvent derrière lui des poèmes, griffonnés dans un livre, sur un mur ou sur la toile d’un peintre. God with Revolver a été compilé à partir de ces bribes, que j’ai assemblées dans son sillage grâce à Richard Hambleton, William Rand, Robert Hawkins, Francesco Clemente, Brice et Helen Marden, et d’autres. J’étais toujours déçu qu’il n’y en ait pas davantage, mais je prenais ce que je pouvais.

Francesco Clemente et moi nous rencontrions alors plusieurs fois par an pour discuter des futurs titres de la série Hanuman Books, publiée à Madras entre 1985 et 1995. Rene, qui était l’un de nos favoris, accepta de faire partie de la série à la condition que son livre soit de taille normale, ce qui allait à l’encontre du principe même du projet, basé sur le format miniature.

Ce genre d’esprit de contradiction était typique de Rene, mais il avait un bon argument : il ne voulait pas que ses vers, élaborés avec soin, soient brisés après le quatrième mot. Et ses vers étaient effectivement élaborés avec soin. Il était expert de la métrique et des formes poétiques, et même s’il n’adhérait à aucun modèle formel, ceux-ci sous-tendaient toujours son travail.

Le travail final d’édition de ce livre (révisions, coupes, séquençage) eut lieu au cours d’une longue et pénible journée dans mon appartement du West Village. Rene passa à l’improviste et je sortis le dossier de poèmes que j’avais collectés. C’était le moment idéal, car Francesco et moi allions envoyer le prochain ensemble de titres en Inde quelques jours plus tard. Rene était défoncé et accompagné d’un travailleur du sexe qu’il avait ramassé sur la 42e rue. Tous deux fumaient du crack avec une petite pipe en verre ; les vapeurs âcres de l’acétone emplissaient l’appartement. Puis ils s’éclipsèrent dans la salle de bain pour baiser.

Pour compléter ce tableau, Gregory Corso est passé avec son ami et traducteur George Scrivani, qui se rendait à Madras chaque année pour voir les livres en cours de production. En temps normal, Rene n’aurait pas toléré la présence d’un autre poète, mais Gregory et lui s’admiraient mutuellement. C’était important pour Rene car, à l’exception de Robert Creeley et de John Wieners, il avait le sentiment que son travail n’était pas accepté par la génération précédente et, la plupart du temps, il avait raison. Son style conflictuel et abrasif ne lui a jamais valu beaucoup d’amis.

Gregory n’avait jamais fumé de crack et était semblait en avoir peur, ce qui était chez lui inhabituel : « J’ai entendu dire que si tu en fumes une fois, tu es accro à vie. » « Ouais, et alors… » a répondu Rene. Gregory a pris la pipe. « On dirait que votre Parnasse littéraire se transforme soudain en fête à crack », a ricané Rene, qui ne manquait jamais une occasion de me taquiner sur ma sobriété. À un moment donné, je réussis à lui faire manger quelque chose, une salade de mâche. Il avait entendu parler de la mâche mais n’en avait jamais mangé. Une petite chose comme ça pouvait transformer la journée. Soudain, il était de bonne humeur.

Nous avons discuté de la couverture du livre et Rene a montré une photo couleur prise dans un photomaton de Penn Station. Sur la photo, il porte une réplique d’une casquette de la guerre civile américaine (côté Union), achetée dans une boutique d’East Village et qu’il a portée pendant plusieurs années. Il porte également un blouson de moto noir et un t-shirt blanc à col rond rayé de noir qu’il m’avait dérobé quelques semaines auparavant. C’était un vêtement coûteux que j’avais acheté dans la boutique Charivari sur la 57e rue. Rene a toujours eu l’oeil pour la qualité.

Il fallait venir à Rene par le biais de son travail, et il fallait admirer suffisamment ce travail pour endurer ses mauvais traitements.

Si on avait de la chance, on était finalement admis dans le cercle des intimes. J’ai toujours trouvé Rene paresseux, et je lui en voulais de ça. Il est difficile de voir quelqu’un jeter par la fenêtre un talent comme le sien. Aujourd’hui, je crois comprendre qu’en refusant de traiter la poésie comme un simple exercice littéraire, il s’efforçait de garder ses poèmes aussi proches de lui et de sa vie que possible. Il ne voyait pas l’intérêt d’écrire quoi que ce soit d’inessentiel. Les thèmes de la passion et de la trahison qui animaient sa vie guidaient également ses poèmes. Au cours des trois décennies qui ont suivi la publication de ce livre, je l’ai relu d’innombrables fois. C’est devenu un de mes livres de poésie préférés. Il est plein de petits chefs-d’oeuvre qui ne cessent de m’intriguer et de m’émerveiller. Presque chacun d’entre eux est mémorable, alors que je peine à me souvenir d’un seul poème tiré des recueils de nombre de ses contemporains.

Les poèmes de l’Anthologie grecque étaient son modèle principal et son idéal, et les vers de God with Revolver sont comme eux satiriques, élégiaques, homoérotiques, épigrammatiques, et tour à tour élégants et grossiers. L’érotique est la porte du divin ; Dieu et l’amant ne font qu’un, et son Dieu n’est pas le dieu chrétien de l’amour. C’est le sujet du poème éponyme « God with Revolver ». Des années plus tard, Rene me dit qu’il avait l’impression que ce poème annonçait les événements du 11-Septembre, comme si, à travers l’individuel, il avait approché l’universel.

Dans les années 1990, la vie de Rene s’est stabilisée. Je pense qu’il a compris que s’il continuait à vivre ainsi, il ne tarderait pas à mourir. En fin de compte, il avait bien un instinct de survie. Il a obtenu un studio au Chelsea Hotel, grâce à la générosité du propriétaire de l’époque, Stanley Bard, et à son amie Rita Barros. Il a débuté une carrière réussie de peintre, traduisant ses poèmes en peinture. Je le rencontrais presque tous les jours à l’hôtel, allègre, élégamment habillé, si différent de sa précédente incarnation tourmentée.

En 2003, je lui ai commandé une toile d’après l’un de mes poèmes préférés de ce livre, « Edit View ». Ce titre cinématographique fait en fait référence à la vue depuis la fenêtre du loft de son amie Edit DeAk, à Soho. Dans le poème, Rene se prépare à aller à une soirée en ville. L’unité de temps est le paquet de cigarettes, comme le sable qui s’écoule dans un sablier. « “Square Time”, qu’est-ce que c’est ? » lui ai-je demandé. « Square Time », a-t-il répété évasiment. (Il détestait les questions.) Quelques jours après m’avoir livré le tableau, il m’a apporté une toile plus petite avec cette coda : « puis le temps mange ses enfants… et nous oublions ». Il m’a expliqué que le poème parlait de Cronos et de Léthé, les personnifications du temps et de l’oubli dans le mythe grec. À une époque où tout le monde était jeune, immortel et pensait à la prochaine fête, Rene avait conscience que tout s’envolait. Il connaissait l’Oubli.

Toute sa vie, Rene a nourri un amour constant pour la culture française. Ses poètes préférés étaient Villon et Verlaine, qu’il traduisait pour son plaisir. Comme Kerouac, il grandit dans une communauté francophone du Massachusetts (New Bedford). L’un de ses amis d’enfance m’a raconté qu’à l’école primaire, Rene corrigeait constamment son professeur de français. Il serait ravi à l’idée que ses oeuvres trouvent un public en France. Il s’agit de son deuxième livre publié par les Éditions Lutanie. Je tiens à exprimer ma gratitude à Rachel Valinsky et à Manon Lutanie pour leur engagement envers son travail.

Raymond Foye
Woodstock, N.Y., 2022

Ce texte a été publié en introduction du livre God with Revolver, édité aux Éditions Lutanie en juin 2022.
Traduit de l'anglais (américain) par Manon Lutanie.
Image : Rene in his apartment, E 12th St., NYC 1980. Photographie : David Armstrong, courtesy David Armstrong Estate.