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Stephanie LaCava, avec Demsyl, New York © Ellie Hoffmann, 2025.

Stephanie LaCava, conversation avec Ellie Hoffmann
New York, 2026

J'ai rencontré Stephanie LaCava il y a quelques mois par l'intermédiaire de notre amie commune, Manon Lutanie. Nous avons passé un peu de temps ensemble à l'occasion du lancement de son livre (Nymph, Verso Books, 2025) à Mast, dans l'East Village. Je l'ai revue peu après, le 20 octobre 2025 lors du concert de Demsyl, le groupe formé dans le contexte de la sortie du livre. Le concert avait lieu au sous-sol d'Artists Space, où Stephanie se produisait avec Mark Iosifescu, Jack Callahan et Laszlo Horath. (Max Lawton était l'auteur des paroles). J'ai pris quelques photos ce soir-là, puis nous nous sommes revues pour parler de Demsyl.

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EH : Je disais à Manon que lorsque je suis descendue dans la salle de concert, c'était drôle, tous ces hommes qui s'affairaient avec des câbles. Je n'avais jamais rien vu de tel. J'ai parlé un peu avec Bradley Eros, qui projetait des diapositives.

SL : Oh, oui. La plupart d'entre eux font ce genre de choses depuis des années. Bradley est une légende.

EH : Tu sais, il habite dans ma rue.

SL : Ha oui?

EH : Oui.

SL : Incroyable. New York est une ville fantastique pour ce genre de choses.

EH : Ma mère appelle ce genre de situations un « moment new-yorkais ».

SL : Où vit ta mère?

EH : Elle est originaire de Los Angeles et de New York, et elle fait des allers-retours entre les deux villes. Elle est peintre. Son père lui aussi était peintre, donc elle a passé pas mal de temps à trouver sa propre voix.

SL : Et ton père?

EH : Mon père est allemand. Je pense qu'il a émigré aux États-Unis pour réaliser le rêve américain. Mais je ne sais pas trop ce qu'est le rêve américain aujourd'hui.

SL : Personne ne le sait.

EH : C'est difficile de savoir par quoi commencer. Tu écris depuis toujours, mais quand as-tu commencé à t'intéresser au son et à la musique?

SL : C'est drôle, parce que je suis extrêmement sensible aux sons et aux bruits forts. Par exemple, je n'aime pas aller dans les restaurants où il y a de la musique. Quand j'étais plus jeune, j'évitais les concerts. D'un autre côté, j'aime les manifestations d'énergie émotionnelle quand elles sont vraiment viscérales. Il faut juste que ce soit la chose juste au bon moment. Et peut-être aussi quand je suis préparée.

EH : Tu sais ce que tu peux affronter et ce que tu ne peux pas affronter.

SL : J'essaie de mieux comprendre ces choses-là ces derniers temps. Et ça se reflète dans ce que j'écris et dans la musique. Mes réactions initiales, ce qu'elles signifient. Peut-être que pendant longtemps, je ne les ai pas interprétées correctement, ou que je n'ai pas compris ce qui était juste ou ce que signifiaient ces impulsions. Je veux dire, en termes de réception du signal. Enfin, j'apprends. Plus précisément, au sujet de la musique : il y a des choses que je ne connaissais pas sur les pédales, les accords. J'ai adoré ça.

EH : L'aspect technique.

SL : La distorsion, et son impact sur l'image et sur le son. J'ai toujours été particulièrement intéressée par les bandes originales de films. J'y ai souvent réfléchi. La musique accompagne l'image et modifie sa réception. Comme une chanson que vous connaissez depuis toujours, placée dans un contexte différent.

EH : Peut-on parler des visuels derrière le groupe? Ceux qui étaient projetés sur le mur, dans le sous-sol.

SL : Je les ai filmés. Il y a une église dans le nord de la ville, avec un terrain de basket souterrain. J'adore cet endroit. J'ai filmé de courtes vidéos avec mon téléphone, que nous avons utilisées comme visuels.

EH : J'ai trouvé la façon dont tu as filmé vraiment intéressante. On était projeté dans le point de vue de quelqu'un, comme un enfant qui découvre une pièce.

SL : Nous avons utilisé ces mêmes films courts pour accompagner certaines de nos chansons à l'ICA, car nous n'avons pas pu nous produire là-bas.

EH : Est-ce que tu as l'impression de devenir quelqu'un d'autre quand tu es sur scène?

SL : C'est drôle que tu me poses cette question, parce que je pense qu'une partie de mon travail d'écriture porte sur des personnages aux personnalités multiples. Je m'intéresse aussi de près à la façon dont, par exemple, les athlètes parlent souvent d'avoir une sorte d'alter ego, même s'ils ne l'admettent pas facilement. Je pense que beaucoup de gens font ça sans en parler. Non pas que je le fasse moi-même, mais cette idée que l'on pourrait accéder à une sorte d'athlétisme de la personnalité m'intéresse. C'est comme mettre la peur de côté, quelque chose comme ça. Tous les super-héros fonctionnent comme ça. C'est un élément intéressant dans la narration.

EH : Oui. Et je pense que ce genre de personnage n'apparaît pas seulement sur scène. Il est présent au quotidien.

SL : Oui, les gens l'utilisent tous les jours. Les enfants, sans aucun doute. On ne le dit plus à personne en grandissant, mais on le fait probablement toujours.

EH : Dans Nymph, j'ai remarqué que le métal occupait une place importante dans l'histoire, pas seulement en tant que style musical, mais aussi sur le plan mythologique. J'ai presque eu l'impression que c'était un personnage à part entière.

SL : C'est aussi pour ça que j'ai voulu mettre en pratique les idées du metal, essayer d'écrire des chansons et de jouer de cette manière. Pour faire le lien avec le personnage de Bathory dans le livre. Son nom fait référence au groupe de black metal scandinave. Le père du chanteur principal était directeur musical, ce que je trouve amusant. C'est très différent de certaines des idées qui sous-tendent la musique punk.

EH : Qu’est-ce que tu écoutais en écrivant le livre?

SL : Je ne peux pas écouter de musique quand j'écris. Surtout pas avec des paroles, ce qui est amusant parce que j'ai ensuite commencé à écrire des paroles. Quand j'écoute quelque chose, c'est de la musique classique. J'aime être soit complètement déconnectée, soit danser. Je n'aime pas la musique comme ambiance. J'aime la musique quand je suis entièrement concentrée dessus, que ce soit pour l'écouter ou pour danser.

EH : Après le concert à New York, tu as joué à Louisville avec différents musiciens. Comment s'est passé le concert?

SL : C'était vraiment intense, car nous n'avons pu nous réunir pour répéter que la veille au soir. J'avais écrit quelques paroles et puisé dans des histoires que j'avais écrites. Il y avait aussi des passages d'Apollinaire et des Louvin Brothers. Les garçons [Chris Wunderlich, Kris Abplanalp, Britt Walford et Barrett Avner] s'étaient incroyablement bien organisés et avaient également écrit des chansons spécialement pour l'occasion. Et nous nous sommes lancés. Nous avons joué dans une sorte de cave. C'était vraiment spécial. J'étais étrangère à tout cela, d’une certaine façon, mais ils m'ont acceptée et j'ai trouvé que j'avais de la chance.

EH : Ça se passait sous terre.

SL : Oui.

EH : Ça avait l'air terriblement amusant.

SL : Bon, évidemment, je ne suis pas chanteuse d'un groupe de métal. Mais on a essayé quelque chose.

EH : Pendant combien de temps Demsyl va-t-il se produire?

SL : Je pense que c'est fini pour l'instant. Il a été question de faire d'autres choses, et je pense que ça pourrait prendre une forme nouvelle. Mais ça ne se reproduira probablement pas de cette manière.

EH : C'est stimulant de voir le projet prendre forme puis disparaître.

SL : Oui. Ce groupe de personnes ne se reformera plus jamais. Chacun a d'autres projets. Prenons l'exemple de New York. Lazlo est artiste et s'entraînait pour un autre spectacle (dans le cadre de Performa) en même temps que nos répétitions. Mark travaillait de son côté sur un long essai sur le nouveau livre de Thomas Pynchon, alors même que nous répétions, ce qui était très généreux de sa part. Il travaille aussi sur un roman et de nombreux autres projets musicaux. Mark a été très patient avec moi et j'ai beaucoup appris à ses côtés. Jack produit et joue une musique fantastique. Et Max, lui, est un traducteur hors pair et va publier un roman cette année.

EH : Merci de m'avoir accordé cet entretien.

SL : Je t'en prie.





Stephanie LaCava, avec Demsyl, New York © Ellie Hoffmann, 2025.

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Stephanie LaCava est l'auteure de trois romans, The Superrationals (Semiotext(e)), publié en 2020, I Fear My Pain Interests You (Verso), publié en 2022, et Nymph (Verso), publié en 2025. Elle dirige également un projet d'édition, Small Press. Elle vit et travaille à New York.

Ellie Hoffmann est une photographe américaine née en 2003, qui a grandi à Los Angeles. Elle étudie aujourd’hui à Londres.

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Traduit de l'anglais par Manon Lutanie.