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Entretien avec Sigrid Bouaziz, par Manon Lutanie, pour les Éditions Lutanie, le 16 mai 2015

Manon Lutanie : Tu viens de mettre en scène à la Ménagerie de Verre, avec Valentine Carette, Je veux, je veux, une pièce inspirée de l’œuvre et de la vie de Sylvia Plath, dans laquelle vous jouez également, aux côtés des membres du groupe Ghost Dance. Ça m’a semblé intéressant de travailler sur la figure de Sylvia Plath sans avoir recours à un registre pathétique. Il me semble que ça correspond à quelque chose de très juste par rapport à Sylvia Plath, qu’on voit comme quelqu’un de désespéré parce qu’elle s’est suicidée, parce qu’il y avait des choses très sombres en elle, alors qu’il me semble qu’elle faisait toujours tout pour lutter contre ça, contre ce qu’il y avait en elle de désespéré.

Sigrid Bouaziz : On a parfois eu peur de ne pas aller plus loin dans le côté sombre de sa personnalité. D’un côté il y a une noirceur, de l’autre, une force de vie redoutable. C’est une lutte continue, intérieure. C’est ça qu’on oublie un peu, parce qu’elle s’est effondrée, mais quand tu la lis vraiment tu peux trouver que c’est presque étonnant qu’elle se soit suicidée, parce qu’on dirait en même temps qu’elle sait complètement jouir de la vie, lui rendre hommage, apprécier les instants. En fin de compte, ce qu’elle nous a apporté, c’est une envie de vivre et une envie de dire. Le spectacle se joue aussi là.

Est-ce que c’est pour cela que vous avez choisi d’éluder la dernière partie qui était dans votre texte initial et qui parlait de la fin de sa vie?

Pour montrer toute la complexité de sa trajectoire, il aurait fallu faire un spectacle beaucoup plus long. De toute façon, elle ne s’enfonce pas seulement dans quelque chose de sombre à la fin, ce sont des allers-retours incessants. Jusqu’à la dernière semaine de répétition, nous avions gardé des textes beaucoup plus complexes, sur les affres amoureux, les difficultés de la création, mais on ne ne pouvait pas traiter ça rapidement.

Vous avez aussi largement mis de côté la figure de Ted Hughes.

A posteriori, on a fait de sa rupture avec lui une des causes de son suicide. C’est loin d’être aussi simple. Dans ses écrits, elle en parle souvent comme de l’homme dont elle a toujours rêvé; il l’aide à travailler, il l’inspire, il la porte. Mais elle écrit aussi beaucoup que c’est difficile d’exister aux côtés d’un autre artiste. Quoi qu’il en soit, on a préféré se concentrer sur elle, sur son rapport au monde à elle, sans faire de leur histoire le centre du drame.

Le drame, c’est en elle.

Dans son journal, il y a des pages et des pages de détestation de soi. C’est très vif aussi dans les poèmes, il y a une noirceur qui jaillit vraiment. Encore une fois, il nous aurait fallu plus de temps. Ce qu’on a fait, c’est simplement un geste de vie autour de la figure de Sylvia Plath. C’est une personne très vivante, qui a envie d’être belle, qui a envie de savourer chaque chose, qui a un appétit de vie. Elle veut exister, être reconnue, être aimée. Cette appétit-là, il est presque plus fort que… enfin il va avec l’instinct de destruction. Elle existait sous pression, avec un idéal très fort, trop fort sûrement, qui l’a fait sombrer. À moment donné, les voix négatives ont dominé mais il y avait aussi des voix ultra positives. Le spectacle montre donc plutôt la première partie de sa vie, même si on entrevoit certaines choses de la fin dans les deux poèmes qu’on dit à la fin du spectacle.

C’est justement ce qui me touche, d’avoir montré ça, d’avoir rompu avec la figure de poète maudit.

C’est vrai qu’au début du spectacle, on raconte les bals, les histoires, on se change, etc. Certains ont peut-être pensé qu’on ajoutait quelque chose qui n’avait rien à voir avec elle, qui venait de nous. Or, la plupart des gens ne le savent pas mais les vêtements, par exemple, dans son journal, c’est très présent. L’envie de séduire, le rapport à la sensualité, c’est central. Elle a quelque chose de glamour. Elle raconte qu’elle rêve de Marylin Monroe. Ce n’est pas juste une intellectuelle, elle a un truc girly que j’aime bien, qui est très actuel. Elle veut être une femme qui plaît, et en même temps être reconnue par le monde, comme créatrice. C’est très moderne, et il y a une énergie des mots qui donne très envie de les porter à l’oral, un truc vraiment saisissant de vie et d’oralité.

Pendant les répétitions de Je veux, je veux, tu jouais parallèlement presque chaque soir dans Les Larmes amères de Petra von Kant (au Théâtre de l’Œuvre, dans une mise en scène de Thierry de Peretti). Est-ce que ça a eu de l’impact sur la mise en scène de Je veux, Je veux?

Ce sont deux pièces très différentes. Il y a forcément quelque chose de plus plat dans la façon de dire les textes de Sylvia Plath, c’est de la littérature, ce n’est pas du théâtre. Tout de même, j’avais très envie de ramener quelque chose de très vivant dans Je veux, Je veux, un réalisme aussi. Dans Les Larmes amères, ce qui prime, ce n’est pas le dispositif, ce n’est pas le texte, ce sont les acteurs, les rapports humains, la violence des rapports, ce qui entre en conflit entre deux corps. J’avais vraiment envie de trouver ça avec Valentine [Carette]. Je ne voulais pas qu’il y ait de dispositif conceptuel qui soit plus visible que nous, avec notre besoin de dire ces textes, à nu, avec pas grand-chose comme artifice.

J’aimerais bien que tu me parles du jeu, de ce qui a fait que c’est devenu important à un moment donné pour toi de t’orienter vers ça.

J’avais suivi un cours de théâtre au lycée et ça avait été cauchemardesque. Du coup je détestais le théâtre et je ne voulais plus en faire. Quand je suis arrivée à Paris, mon petit ami m’emmenait voir beaucoup de danse, et je commençais à aller aussi au Festival d’Avignon. J’étais assez fascinée de voir des gens sur scène. Une fois je me suis dit : je pourrais être là, à cette place-là, mais assez vaguement. L’énergie que ça demandait me fascinait pas mal.

Ensuite, j’ai fait du mannequinat, et j’ai commencé à me sentir de moins en moins bien dans ma peau. Comme je sortais beaucoup à l’époque, on venait vers moi assez souvent. On m’avait proposé de jouer dans un court métrage; j’avais accepté. C’était avec Lolita, d’ailleurs, ce premier court métrage, Lolita Chammah. Ça m’avait assez plu, et j’avais fait une petite apparition aussi dans un film, quelques pubs. Mais je commençais à aller de plus en plus mal, je n’arrivais plus à passer les castings de pub, j’avais des crises d’angoisse à chaque fois. Je ne ne pouvais plus supporter le regard des gens sur moi, j’avais des crises de tétanie. Ça devenait très handicapant. Un jour, j’avais rendez-vous avec un mec dans un café et je n’ai pas pu entrer dans le café. J’ai appelé une copine et je lui ai dit : «Ça ne va vraiment plus du tout, il faut que je fasse quelque chose, je crois qu’il faut que je fasse du théâtre.» Je sentais que j’avais besoin d’exprimer physiquement quelque chose.

Je me suis inscrite au concours du Conservatoire du Ve arrondissement, que j’ai préparé avec des gens que je connaissais qui faisaient un peu de théâtre. Lolita [Chammah], d’ailleurs, m’avait conseillé des textes, notamment «La Campagne» de Martin Crimp, qui m’a finalement permis d’entrer au Conservatoire national. Je suis d’abord entrée dans une école privée, L’École du Jeu. Au début c’était désastreux. Je ne connaissais rien au théâtre. Puis, je me suis mis au travail. Je pense que le théâtre m’a appris à travailler. J’ai décidé de passer le concours du Conservatoire national et ça a marché.

Voilà d’où c’est parti, pas d’un amour pour le théâtre depuis l’enfance mais d’un réel besoin de m’utiliser moi comme outil pour fabriquer des choses. Mon corps, et aussi le langage. Utiliser les mots d’un autre pour pouvoir dire des choses que je n’arrivais pas à dire. Sylvia Plath en l’occurrence, quand je l’ai lue au tout début, c’était salvateur. Je me disais : ça va me sauver de dire ses mots, ça va me faire un bien fou. Elle dit : «Fuir dans l’hypocondrie, dans le mysticisme, dans les vagues, n’importe où, vraiment n’importe où pourvu que je sois délivrée du fardeau, du poids terrifiant, abominable, de la responsabilité de soi et de l’ultime jugement de soi.» Au début ce texte je ne pouvais pas le dire, je pleurais. C’est ça aussi qui m’a énormément touché chez elle, c’est la pression constante d’être quelqu’un, d’y arriver, d’être reconnue, l’envie qui est tellement débordante, qui est trop débordante, la pression qu’elle s’inflige, la pression de s’aimer et d’être à la hauteur de l’estime qu’elle devrait avoir d’elle-même, ça me touche particulièrement. Le jugement de soi et le regard des autres… c’est un poids terrifiant, c’est vrai.

Comment as-tu investi le rôle de Gabrielle dans Les Larmes amères?

Au début je ne savais pas trop comment aborder le rôle, je le trouvais dur. Je n’avais pas la place du fantasme, la place glorieuse, j’étais l’enfant rejeté et je me demandais ce que je renvoyais pour avoir obtenu ce rôle-là. En même temps peut-être que Thierry [de Peretti] a vu juste car cette Gaby rejoint les thématiques dont je parle depuis tout à l’heure. C’est quelqu’un qu’on empêche de dire tout le temps. Elle essaie de s’exprimer et personne ne l’écoute, elle essaie de se faire entendre, ça ne marche pas. Finalement, ce sont des enjeux qui sont moteur dans ma vie, dans ce qui me pousse à jouer. D’abord, j’ai eu peur de la répétition de ce motif, que ça m’enferme dans quelque chose. J’ai essayé de rendre le rôle consistant, existant, drôle, de lui donner une place, donc c’est comme une victoire pour moi, j’ai l’impression d’avoir dépassé quelque chose en répétant un schéma qui est le mien. À la fin ça me plaisait vraiment de développer l’aspect comique du personnage, de faire rire les gens avec ça. Et puis en jouant juste après la pièce liée à Sylvia Plath, où je m’expose peut-être plus intimement, j’étais moi-même enfin responsable de la place que je prenais.

Avec la mise en scène, tu penses que tu résous, que tu équilibres une difficulté qui est posée par le fait d’être actrice?

Oui, il faut provoquer les choses. Il y a aussi que si je ne travaille pas je dépéris. Le besoin de faire est plus grand que le reste. Je n’ai pas de velléité de réalisation ou de mise en scène, ce sont les projets qui imposent la forme. Valentine m’a fait lire Sylvia Plath, et c’était une évidence, on a eu envie de porter ses mots. Pareil pour le film, il y avait un texte qui me préoccupait, de nouveau sur l’empêchement à dire.

Quel texte?

Un texte de Gildas Milin que j’ai passé aussi au concours d’entrée du Conservatoire. C’est quelqu’un qui veut faire une déclaration d‘amour, qui fait une déclaration d’amour mais qui n’y arrive pas et qui balbutie et… Il passe des heures à s’embrouiller, et il finit par dire je… C’est un texte magnifique. Quand j’ai lu ce texte j’ai eu l’impression que tout ce que je n’arrivais pas à dire, il le disait.

Quand tu as réalisé Mon amour c’était ça l’enjeu pour toi?

Oui. Et j’avais très envie d’essayer de réaliser un film, de voir ce que c’était. Pour moi faire un film, mettre en scène, jouer, c’est le même métier, j’exerce le même métier en faisant tout ça, ça fait partie d’un même ensemble. Mes outils, ce sont les mots, les images, mon corps, tout ça fait partie de mon travail.

Est-ce que tu observes beaucoup le jeu des autres acteurs, de certaines actrices?

J’aime bien penser à des acteurs quand je prépare un rôle. Par exemple, pour Les Larmes amères, j’ai un peu observé Sandrine Bonnaire, dans Sans toit ni loi, pour cette espèce de ton un peu direct, irrévérencieux. Souvent, avant d’entrer en scène je la revoyais dire «Eh, j’temmerde ! » J’entrais en scène avec ça en tête et ça me donnait de la force. C’est juste pour moi, personne ne le voit. Je regardais aussi Leslie Azzoulai dans Travolta et moi. C’est une adolescente, elle est tout le temps hyper en colère, je regardais sa façon de parler, d’être là, j’aimais bien penser à ça.

Dans Je veux, je veux, tu chantes. C’est la première fois que tu chantes?

C’est surtout Valentine [Carette] qui chante! J’ai un peu chanté au Conservatoire parce qu’on avait des cours de chant, mais je n’ai pas très confiance en moi là-dessus. J’ai eu un groupe avec Théodore [Fivel]. Ça s’appelait «Tout sur le savoir.» Entre 18 et 23 ans, j’étais très insouciante, je multipliais les expériences. Théodore chantait et jouait de la musique avec Fabrice [van Lierde], Joy [Spitéru] et moi chantions. On a fait des concerts… les soirées Johnson… la première partie de Moloko. On avait écrit avec Joy les paroles d’une chanson qui ne voulait rien dire, et on la chantait, c’était une espèce de parlé-chanté rappé et on s’habillait de manière incroyable.

Tu as réalisé des clips pour ton frère, Joakim. Lesquels?

J’ai réalisé deux clips. Wrong Blood, avec Shanti Masud, et un autre toute seule à la sortie du Conservatoire. Je n’avais jamais tenu de caméra de ma vie mais j’avais très envie d’associer des images à de la musique. J’ai demandé à mes copines de participer, on a tourné dans un bar. C’est très simple : des visages de filles, et moi qui danse, dans un bar, avec des garçons. C’est curieux parce que ce clip a particulièrement bien marché, alors qu’il est vraiment maladroit. Peut-être que ça a plu ce côté assez fragile, amateur. En tout cas, ça m’avait beaucoup amusée de le faire. L’autre clip est plus travaillé.

Tu joues dedans aussi?

Oui, je joue une des tigresses.

Tu as fait hier une lecture sur Rachel Dratch, une figure du stand-up américain, au Centre Pompidou, avec Antoine Thirion. Ça t’a donné des idées?

On me dit de plus en plus souvent que j’ai un potentiel comique. Ce que j’aime vraiment chez Rachel Dratch, c’est qu’elle se transforme tout le temps. L’idée de la transformation, du travestissement, ça me fascine pas mal. On a beaucoup pensé à Cindy Sherman avec Valentine [Carette] quand on travaillait sur Sylvia Plath. Dans le milieu du cinéma, en France, on te prend souvent pour ce que tu dégages dans la vie. Alors qu’en fait, dans les films, je n’aime pas être ce que je suis dans la vie. Dans Eden, par exemple, j’ai le sentiment de jouer juste moi. Les gens trouvent ça bien, j’ai l’air naturel et tout mais… J’aime bien l’idée de perdre un peu les gens, les étonner, casser l’image qu’ils ont de moi.

Est-ce qu’il y a des projets en cours ou des choses à venir dont tu as envie de parler?

J’ai plusieurs projets en cours, mais rien de sûr pour l’instant.

En tout cas, en ayant vu tout ça, et après cette conversation avec toi, j’ai l’impression que tu as vraiment dépassé quelque chose.

Oui, quand je pense à ces malaises que je faisais, à cette inconsistance que je ressentais, il y a quelque chose que je crois avoir réglé. Avec Je veux, je veux, on s’est vraiment battues avec Valentine [Carette], on a beaucoup cherché, et trouvé pas beaucoup. C’est comme lorsque j’ai tourné mon premier court métrage, c’est maladroit, fragile, mais ça m’a appris l’humilité qu’impliquait le rapport au travail. On passe souvent beaucoup de temps à travailler, et ça ne se voit pas tant que ça. L’objet est plus simple que le travail fourni.

Je me souviens d’une scène dans Mon amour où tu es assise dans un salon.

Oui, avec Bastien [Bouillon]. C’est ce moment où dans la nuit il vient faire des blagues chez sa… Je suis censée jouer sa sœur. Il arrive avec des jouets chinois, il fait des blagues et il joue d’une espèce de faux piano. J’aimerais bien refaire un film, vraiment j’aimerais bien.

 
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Mon amour, capture, 2013