FR | EN

Entretien avec L'Atlas par Manon Lutanie, pour les Éditions Lutanie, Paris, avril 2011

Manon Lutanie : Tu viens de t’installer dans le nouvel atelier que tu partages avec Tanc, aux Lilas. En quoi ce nouveau lieu change-t-il ton état d'esprit? 

L'Atlas : Mon précédent atelier était situé au rez-de-chaussée, au fond d’un chantier de la rue Ramponeau dans le XXe arrondissement de Paris. J’étais en relation constante avec le monde extérieur, ce qui m’a beaucoup aidé à élaborer mon travail d’atelier comme une continuité du travail que je faisais dans la rue. Notre nouvel atelier est au troisième étage d’un immeuble vitré. Nous avons accès au toit, d’où nous pouvons contempler la ville. Il en résulte un certain recul vis-à-vis de nous-mêmes et du travail effectué depuis dix ans. Le nouvel atelier me donne envie d’approfondir mon travail autour de la calligraphie en m’approchant de l’abstraction géométrique, d’abandonner l’écriture au profit de la forme, ou bien d’utiliser l’écriture avec des principes d’isolation, de répétition ou de superposition qui font perdre la lisibilité du mot au profit de la forme.

Vous avez eu, avec Tanc, deux expositions communes en janvier, à Paris et à New Delhi. Est-ce que cela influe sur l'évolution de vos travaux respectifs? 

La proximité du travail de Tanc me pousse vers l’épuration des formes et le désir de ne plus tracer de lettres. Pour notre exposition commune à Paris, « Gradations », l’idée était la suivante : n’utiliser que du noir, du blanc, du chrome et des gris. Gradation signifie « dégradé » en anglais et, en français, c’est une figure de style qui consiste à énumérer, par exemple des adjectifs, dans une intention de progression ou de dégression d’intensité. L’idée d’un crescendo visuel convenait bien à la série de toiles auxquelles nous avions commencé de travailler et nous avons décidé de mener plus loin notre recherche. L’atelier était alors une sorte de laboratoire sans couleur où nous repassions des couches de gris les unes au-dessus des autres, créant une graduation entre le blanc des murs et le noir de nos vêtements. C’est ainsi que nous avons produit toute une série d’œuvres à quatre mains. Même pour ceux qui connaissent bien notre travail, il était difficile de reconnaître l’auteur de certaines d’entre elles. Notre exposition à l’Alliance Française de New Delhi était une confrontation plutôt qu’une superposition : il s’agissait d’un série de diptyques où chacun de nous travaillait sur la forme ronde ou carrée dans l’idée d’interpréter le travail de l’autre avec ses propres techniques.

C'est une des premières fois que le gris apparaît dans tes toiles, entre le noir et le blanc. Pourquoi cela n'a-t-il pas eu lieu plus tôt?

Le gris n'est pas exactement une couleur. C’est une sorte de degré d'intensité de lumière, que nous situons entre le noir et le blanc. Le contraste du noir et du blanc purs offre un effet visuel très puissant. La présence du gris apaise cette vibration rétinienne ce qui me pousse à compliquer la forme pour retrouver du plaisir dans la contemplation de l’œuvre. Ce qui compte pour moi quand je regarde un de mes tableaux, c’est l’effet de tremblement qu’il provoque dans la rétine. En ce sens, mon travail est une continuité de l’art optique. Par ailleurs, j’ai longtemps utilisé le chrome, considérant qu’il contenait en lui toutes les variations du gris. Dans le symbolisme oriental, la couleur grise est considérée comme sacrée, elle passe pour un équivalent de l’argenté. Je cherche à retrouver ce scintillement de la couleur chrome en utilisant différents gris disposés côte à côte.

Lors de ta résidence à Al Maqam au Maroc, en octobre dernier, tu as réalisé une série de tissages au gaffer, sur toile. Est-ce que ça avait un sens particulier pour toi d’introduire la technique du tissage dans ce contexte?

J’ai été initié à la fin des années 90 à la calligraphie arabe classique par un maître marocain, Smaïl Bour Quaïba. Il vivait à Beni-Mellal au pied du Moyen Atlas et c’était le dernier fils d’une famille qui n’eut que des garçons. Sa mère l’avait élevé comme une fille et lui avait appris l’art du tissage. Par la suite il est devenu calligraphe et artiste. Il est possible que cette histoire m’ait influencé. De manière plus consciente, ces toiles sont des plans de ville, des cartes géométriques qui décrivent les strates de la construction d’une ville. Il s’agit, en quelque sorte, d’une manière de dessiner la terre, la ville, à travers un système d’écriture géométrique abstrait.

Un de tes derniers tableaux, exposé en janvier à la galerie Lebenson, reprend cette technique du tissage, mais sans prendre le mot pour base : le motif est purement géométrique. Ton travail s’oriente-t-il vers l’abstraction, vers la disparition progressive du nom?

En effet, c’est presque la première fois que j’essaie d’occuper la toile sans former de lettres. J’utilise peu à peu des formes géométriques simples en tant que lettres. On peut imaginer sur ce tableau qu’il s’agit d’une série d’immeubles superposés sur différents plans, sans respecter la loi de la perspective. La taille du motif ne se réduit pas à mesure qu’il s’élève dans le tableau, ce qui crée un effet visuel perturbant : l’œil cherche une ligne d’horizon, ou un point de fuite mais les formes restent immuablement au premier plan. D’ailleurs, l’inspiration de ce tableau, c’est ce que je vois par la fenêtre : quand on voit deux immeubles au loin, celui qui est le plus loin semble le plus bas. Cette toile, c’est cet effet-là isolé, mis à plat et répété.

Tu mènes depuis peu des projets avec l'architecte Philippe Rizzotti. De quoi s'agit-il?

Ce sont des projets en trois dimensions réalisés à partir de mes cryptogrammes et destinés à être construits dans l’espace public - pas forcément en tant que sculptures mais, idéalement, en tant que partie intégrante de l’urbanisme, c’est-à-dire où l’homme pourrait évoluer, à l’échelle d’une place par exemple. C’est une manière pour moi de revenir dans la rue, mais autrement. Les performances que je réalise de temps à autre, comme celle de Gênes ou celle du parvis de Beaubourg, sont comme des maquettes pour ces projets de plus grande ampleur que j’envisage.

 
http://editionslutanie.fr/files/gimgs/th-40_60_gradation.jpg
L'Atlas, 2011